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Introduction
Il est des êtres qui nous sont très chers, une mère est indubitablement irremplaçable. Qui d’entre nous – à moins qu’il soit inhumain – n’éprouve pas un amour ardent et spontané à sa génitrice, à celle qui l’a engendré après neuf mois de souffrance, de douleur et d’attente. Toute personne ressent un attachement indéfectible à sa mère, et par voie de conséquence à la femme car une mère est avant tout une Femme.
Entre Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohammed Moulessehoul) et la femme se tisse un rapport « qui dépasse l’entendement » au point qu’il affirme tout en souriant : « Qu’est-ce que c’est un homme ? Un homme c’est une femme ratée, voilà c’est tout ! » Il aime beaucoup les femmes, dans un amour platonique et sain. Il chérit à la folie son épouse qu’il n’a jamais trahit pendant vingt-cinq ans de mariage. Il reconnaît que c’était la chance de sa vie quand il l’avait épousée, lui âgé de trente-et-un ans et elle de dix-huit. S’il est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est grâce à elle. Et à ELLE seule ! Avoir une épouse comme la sienne le laisse déclarer fièrement qu’il se sent « le plus veinard » de toute la planète. Il lui doit tout : son succès, sa réussite et l’homme qu’il est aujourd’hui. Son triomphe ne s’explique que grâce à son pseudonyme de Y. K., les prénoms de sa chère épouse. Le choix d’un pseudonyme féminin ne représente pour lui qu’une reconnaissance très infime, mais incontestable, à tout ce que sa femme aurait sacrifié pour lui et pour son bonheur.
Ainsi, le thème de la femme, et en particulier celui de la mère, est très récurrent dans l’ensemble des œuvres de Y. K. En effet, et dans presque tous ses romans – du moins la douzaine que j’ai déjà lue –, il est souvent question de l’Algérie et des différents sujets d’actualité mais il est aussi question de la femme et de ses multiples conditions de vie.
1. L’ingratitude
Dans son roman À quoi rêvent les loups, paru en 1999, Y. K. raconte la descente aux enfers d’un certain Nafa Walid qui rêvait de faire carrière au cinéma mais qui se retrouverait au maquis, un barbare sanguinaire tuant des bébés au nom de la religion. À un moment donné de l’histoire, Y. K. met l’accent sur un phénomène triste, un phénomène qui constitue l’apogée de l’ingratitude d’un enfant vis-à-vis de ses parents : celui des gens qui les abandonnent sans état d’âme dans les maisons de retraite.
C’est l’histoire affligeante de Hajja, une vielle femme délaissée depuis des années dans un asile pour vieux. Malgré ce manque de reconnaissance de la part de sa famille, elle refuse de tomber dans les abîmes du désespoir et elle attend toujours et avidement une visite de la part de son unique fils pour le prendre dans ses bras, écouter sa voix et sentir son odeur. Malheureusement ce fils oublieux ne se présentera jamais et il ne daigne même pas lui envoyer quelqu’un pour la voir et s’enquérir de ses nouvelles. Mais Hamid, le plus fidèle des employés de son petit-fils, se charge de le faire de bonne grâce et à l’insu même de son maitre.
«
- Si je m’accroche encore à la vie, c’est juste pour retrouver l’odeur de mon enfant. Il est mon unique port d’attache, sur cette île… Non, réagit-elle aussitôt, ne l’inquiétez pas. Je vais bien. Il me tarde seulement d’entendre sa voix, de percevoir son souffle contre mon visage. Je n’ai plus que lui. Je me sentirais moins seule, après. J’aurais moins froid, dans ma tombe, si je partais avec la certitude qu’il va bien. Dans mon sommeil, mon ventre reçoit parfois des coups exactement comme ceux qu’il me donnait lorsque je le portais en moi. Je me réveille en sueur, et je me dis que mon enfant a mal, qu’il lui est arrivé malheur…
- Je t’assure qu’il va bien, hajja.
- Je te crois. Tu n’as aucune raison de me mentir. Mais une mère est comme un enfant, elle a besoin de toucher pour en avoir le cœur net. On a fait venir plusieurs fois le médecin à mon chevet. Il a dit que j’étais finie. Je suis déjà partie dans mon esprit, seulement ma chair refuse de suivre. Mon cœur n’est pas rassuré, tu comprends ? Une minute de son temps suffira à mon bonheur. Je m’en irai alors sans aucun regret.
Elle se retourna. Pour cacher ses larmes. Hamid l’embrassa sur l’épaule avant de se retirer à reculons. Nous regagnâmes la voiture en silence, lui renfrogné, moi tétant une cigarette récalcitrante.
- Qui est cette femme ? lui demandai-je une fois loin de l’asile.
- C’est la maman de ton employeur, cher Nafa, la mère du tout-puissant Salah Raja. Elle croupit là-dedans depuis des
années, et pas une fois il n’a jugé utile de lui rendre visite. Ce n’est même pas lui qui m’envoie la voir. »
Dans Les Hirondelles de Kaboul, Y. K. parle également d’une autre facette de l’ingratitude, celle de l’indifférence. L’indifférence d’un homme qui vient juste de perdre sa mère et qui n’assiste même pas à ses obsèques. Elle ne représente absolument rien pour lui sauf la femme qui l’a mis au monde. Rien de plus. Un désintéressément qui nous rappelle directement celui de Meursault, le héros de l’Étranger d’Albert Camus.
«
- Un cousin à toi m’a raconté que ta mère est une sainte.
- C’était une femme bien.
- Elle va te manquer ?
- Probable, mais je ne vois pas comment. Elle était sourde-muette. Je ne garderai d’elle que très peu de chose, à vrai dire. En plus, j’étais parti très jeune. À douze ans, je courais d’une frontière à l’autre après mon bol de riz. Je rentrais rarement au bercail. Un ramadan sur trois. Ce qui fait que je n’ai pas connu la défunte comme il se devait. Pour moi, c’était la femme qui m’avait mis au monde. Point, à la ligne. J’étais le sixième de ses quatorze gosses, et le moins intéressant. Renfrogné, inabordable, le poing plus prompt que le cri, je trouvais qu’il y avait trop de monde au taudis. Et pas assez d’ambition. D’un autre côté, la défunte était d’une discrétion déconcertante. Le vieux aimait à dire qu’il l’avait épousée pour qu’elle ne discute pas ses ordres. Ça le faisait rire à gorge déployée. Un sacré plaisantin, le vieux. Dur à la détente, mais pas exigeant ni mauvais pour un sou. Il n’avait pas de raison de l’être. Les rares scènes de ménage se déroulaient en silence et l’amusaient plus qu’elles ne le sortaient de ses gonds…
Ses évocations remplissent son regard d’un lointain miroitement. Les lèvres en avant, il se tait. Il n’est pas triste ; plutôt désappointé, comme si les souvenirs le dérangeaient. Après un long silence, il se racle la gorge et ajoute en se retournant d’un bloc sur sa gauche :
- C’était peut-être une sainte. Après tout, pourquoi pas ? Elle n’entendait ni ne proférait de vilenies.
- Une bienheureuse, quoi.
- Pas à ce point, quand même. C’était quelqu’un de tranquille, sans histoires et sans inimitiés. Pour moi, elle incarnait son sourire, toujours le même, large quand elle est satisfaite, petit lorsqu’on la contrariait. Si j’étais parti trop jeune, c’est sûrement à cause de ça. Avec elle, il me semblait que je m’adressais à un mur.
Le conducteur penche la tête par-dessus bord pour cracher. Sa salive pirouette dans la poussière avant de se rabattre sur sa barbe. Il s’essuie du revers de la main et dit, sur un ton curieusement enjoué :
- Je n’ai pas connu ma mère. Elle est morte en me mettant au monde. Elle avait quatorze ans. Le vieux faisait paitre le troupeau à deux pas. À peine pubère. Un peu perdu dans ses enfantillages. Quand ma mère s’est mise à gémir, il n’a pas paniqué. Au lieu d’aller trouver les voisins, il a voulu se débrouiller seul. Comme un grand. Ça a très vite mal tourné. Il s’est obstiné. Et voilà. Il ignore comment j’ai survécu ; pire, il ne comprend pas pourquoi ma mère lui a claqué entre les mains. Ça le travaille encore, après tant d’années et quatre mariages… Elle a beaucoup souffert avant de rendre l’âme, ma mère. Je l’ai pas connue, pourtant, elle est toujours là, à mes côté. Je t’assure que des fois je perçois son souffle sur mon visage. C’est mon troisième mariage en moins d’un an.
- À cause d’elle ?
- Non, mes deux premières épouses étaient indociles. Elles n’étaient pas dynamiques et posaient trop de questions.
Qassim ne voit pas le rapport. Il renverse la nuque sur le dossier et fixe le plafonnier. Au détour d’un virage,
Kaboul !... »
2. Un espoir de vie
Dans son roman autobiographique L’écrivain, une enfance algérienne, Y. K. raconte non seulement sa vie de cadet et les jours qu’il a passé dans l’école militaire mais également le déroulement de ses vacances d’été auprès des siens. Des vacances attendues avec l’impatience d’un enfant arraché à l’âge de neuf ans à sa mère et frustré donc de tendresse et de compassion. Des vacances où il retrouve une mère divorcée avec toute une ribambelle d’enfants à protéger et à nourrir. Une mère désespérée car répudiée par un époux coureur de jupons, un mari à la recherche d’une femme moderne et épanouie, une femme qui sait s’habiller à l’occidentale et qui sait surtout séduire. Des qualités que malencontreusement la mère analphabète de Y. K. ne possède pas et ne possèdera jamais vu son origine et ses traditions.
Néanmoins, et malgré son malheur, elle adopte la même réaction que celle de Hajja d'A quoi rêvent les loups; elle s’obstine, résiste et refuse d’abdiquer. Ses yeux scintillent d’un espoir, un espoir qui s’intensifie à la vue de Mohammed, l’aîné de ses garçons. Contrairement à son désir, elle avait cédé devant la volonté de son mari qui avait décidé d’enrôler son fils dans une école militaire. Elle accepte le sacrifice et elle tient son mal en patience car, pour elle, il est des sacrifices qui valent la peine et qui méritent d’être accomplis. Elle le languit donc pendant des mois et, enfin, il est de retour. Place aux retrouvailles. Des retrouvailles émouvantes que Y. K. décrit dans une scène dans un autre roman Cousine K qui représente un certain Amin, lui aussi cadet, et qui rentre chez lui pour retrouver sa mère :
« Deux fois, elle est venue dans ma chambre me voir me substituer aux meubles, scandalisée par mon indifférence un jour comme celui-là, le seul jour que le bon Dieu fait bien puisque son rejeton l’a choisi pour rentrer.
Amin est dans la cour. Superbe dans son uniforme de commandeur. L’altesse de sa carrure occultant et le ciel et la terre.
Ma mère n’en revient pas. Elle attendait ce moment dans la douleur. Elle en souffre davantage, maintenant qu’il est là. Ses yeux sont accouchement ; ses mains jointes rappellent la Vierge qui prie. Elle n’arrive pas à avancer, ni à reculer. Elle chavire, tangue, titube ; elle exagère.
D’un coup, elle se délivre :
- Mon héros !
Et elle coule, ma mère, elle cascade ; elle n’est que clapotis, ressacs, flots écumants. Ses mains – d’habitude rétives, distantes – ses mains sont rivières, ses bras fleuves ; ma mère est océan.
Ils courent l’un vers l’autre, se rentrent dedans. Comme deux comètes. Dans une collusion spectaculaire dont l’onde de choc fait reculer les murs, la colline et l’horizon pour assainir autour d’eux.
- Mon chéri…
- Ma mère…
- Mon héros…
- Maman…
- Mon chéri…
- Ma mère…
- Mon héros…
- Maman… »
Cette scène incarne à merveille et avec beaucoup d’émotion tout l’amour que puisse ressentir une mère à la rencontre d’un fils longtemps absent. Elle constitue aussi l’espoir que porte chaque mère sur l’ainé de ses enfants.
Conclusion
Je peux terminer en disant beaucoup de choses sur la place de la mère et son rôle capital dans la vie des personnes mais je préfère laisser ces deux passages, extraits du roman À quoi rêvent les loups, faire l’affaire et conclure mon texte:
«
- Elle s’appelle comment ?
- Qui, madame ?
- Votre maman.
- Wardia.
- L’aimez-vous ?
- Bien sûr.
[…]
- Prenez soin de vos parents. Un rien pourrait leur briser le cœur. Des enfants convenables, ça existe encore, je n’en disconviens pas. Je tiens seulement à ce que vous sachiez qu’une mère, aussi désagréable soit-elle, est sacrée. Qui la blesse ou l’ignore est maudit. Le ciel lui tournera le dos à jamais.
Sa main échoua sur mon épaule.
- Me suis-je bien fait comprendre ?
- Oui, madame.
- Je l’espère. »
[…]
« Tu es Femme, Hanane. Te rends-tu compte de ce que ça signifie ? Femme. Tu es Tout : l’amante, la sœur, l’égérie, la chaleur de la terre, et la mère, as-tu oublié ? La mère qui a porté l’Homme dans son ventre, qui l’a mis au monde dans la douleur, lui a donné le sein, la tendresse, la confiance, qui l’a assisté dans ses tout premiers balbutiements, ses tout premiers pas… toi, la mère immense, le premier sourire, le premier mot, le premier amour de l’homme. »
sdje39MOTHER
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