Seuls les vrais fidèles – la plupart sont des vieux – rejoignent la Maison d’Allah pour y accomplir salat lmaghrib. Les ouailles CDD (contrat à durée déterminée, c’est-à-dire du seul mois de ramadan) préfèrent la bâcler chez eux, l’œil rivé sur la table. Ils s’impatientent pour y aller la rejoindre et dévorer le banquet orgiaque qui s’offre dessus. Une table bourrée de différents mets et plats, de différentes boissons et d’une variété de desserts. Ce n’est pas la peine d’attendre le retour du vieux du Masjid, il est des moments où yajouz (il est permet) de se passer des bonnes manières !
À sa sortie du Masjid, et après avoir fait salat lmaghrib (la seule qui ne dure pas très longtemps comparée aux autres et ce pour des raisons que tout le monde connait), le vieux s’étonne des jeunes qu’il croise, qui ont déjà grignoté leur Ftour et qui se précipitent vers les cafés, la clope soigneusement cachée mais clairement trahie par les volutes de fumée grimpant au ciel. Il maudit Ibliss le Malin ainsi que les parents de ces jeunes « égarés ».
Arrivant à la maison, il constate que la plupart des plats sont bouffés, que la bouteille de Martinazi qu’il avait acheté pour lui-même est presque vide et il n’en reste que la lie. Mais ce qui attire beaucoup plus son attention c’est que son fils ainé manque à la table. Sa femme lui explique qu’il a pris deux ou trois cuillères de Chorba avant de regagner sa piaule parce qu’il souffre le martyre à cause de son colon. Mais son fils benjamin la dénonce et susurre à l’oreille de son père que son frère est réellement malade mais il n’est pas dans sa carrée et il est sorti « frapper » une cigarette. Le vieux prend la télécommande et augmente à fond le son du téléviseur – mis sur la chaine Iqra’ bien sûr – afin de ne pas écouter ses pensées : il vient de s’insulter tout à l’heure et il n’est pas meilleur que les parents des jeunes qu’il avait rencontrés sur son chemin de retour.
À table, on dévore voracement dans un « clapotis désagréable » tout en rabâchant incessamment qu’il faisait très chaud pendant la journée ; les jeunes disent qu’ils rêvaient d’un verre d’eau glacial, d’une boisson de citron fraiche, la vielle enchaine qu’elle regrettait amèrement les outres d’antan. Le vieux, lui, il regarde le téléviseur mais il a la tête ailleurs et il nage dans ses pensées.
Le repas terminé, place aux éructations et aux flatulences. Les regards tournent vers le poste pour suivre un nouvel épisode de la sitcom Djamaay Family ! Elle est vachement dégoutante et complètement ratée mais on n’a pas le choix. À peine l’épisode terminé, les filles débarrassent la table tout en grommelant et pestant contre leur destin d’éternelles boniches alors que les jeunes sortent de la maison. Ils sifflent. Le vieux est immobile sur son canapé, son chapelet est par terre. Sa femme, le menton entre le pouce et l’index, le contemple religieusement. Cela fait des minutes qu’elle lui adresse la parole. Sans réponse !
Dans la rue, une cohue monstre de petits chenapans courent tous azimut. Sur des bicyclettes ou à pieds, ils provoquent un brouhaha général et ils s’en contrefichent royalement des véhicules des Mossaline qui s’évertuent précautionneusement pour se frayer un passage vers le Masjid pour Salat Tarawih. Cette dernière débute vers 21h20. Si la Maison d’Allah n’est pas vraiment pleine c’est parce que des dizaines de fidèles préfèrent s’acquitter du rite à la belle étoile afin de fuir la chaleur infernale du Lieu Saint et ils occupent alors une venelle latérale à sa droite.
Visiblement, l’imam a l’air d’hésiter entre une récitation lente et khachi’a et entre la soumission aux chinoiseries du ministère des affaires religieuses et des wakf qui a envoyé une directive à tous les imams de l’Algérie les obligeant à expédier la Salat dans un maximum de temps qui ne devrait pas dépasser le seuil des quarante minutes. Entre le marteau du ministère et l’enclume du peuple, l’imam opte pour un rythme croissant allant de la satisfaction de la plèbe à l’allégeance aux décideurs. Et puis, ce n’est pas ainsi que l’on monte dans la hiérarchie ?
La voix de l’imam s’éteint signifiant ainsi la fin des Tarawih mais d’autres voix s’élèvent. Elles proviennent cette fois-ci du dehors. Plus hautes et très insistantes. Ce sont celles des mendiants et des gueux qui quémandent devant les quatre portes du sanctuaire. Ils pleurnichent à tue-tête et ils font de leur mieux pour profiter pleinement de la générosité rare des musulmans, une générosité qu’ils savent garantie mais malheureusement éphémère. Ils ne doivent pas rater l’occasion d’un mois où ils gagnent le quadruple de ce qu’ils gagnent pendant les autres onze mois. Même les commerçants devraient les envier. Soudain, les voix implorantes des mendiants se mêlent aux tons coléreux de quelques personnes. On leur a volé leurs tongs. En effet, il ne se passe pas un jour sans que deux ou trois personnes ne soient les victimes d’un vol. Ils rentrent nu-pieds chez eux et ils jurent comme des charretiers qu’ils ne remettront plus les pieds dans un lieu censé être sacré et à l’abri de tels actes !
La flopée des fidèles se dissipe progressivement. D’aucuns récupèrent leur femme et rentrent directement at home, mais la majorité se dirige vers les cafés. Un salafi traverse la route et se pointe juste en face de la sortie réservée aux femmes. Bien qu’elle soit une place suspecte mais il ne faut pas le soupçonner, c’est un type pieux et il devrait attendre quelqu’un, un ami peut-être. Mais ce quelqu’un n’est autre que sa voisine. Elle est sortie. Il l’a vue. Elle l’a aperçu. Il lisse sa barbe. Elle ajuste son voile. Il a compris. Elle a pigé. Ils sont heureux.
Il faut sinon combattre, du moins connaitre le café-man pour pouvoir s’arracher une chaise sur la terrasse d’un café. Il y en a plus qu’une dizaine à Tizi N’Brahem mais pendant le ramadan il en faut encore autant pour accueillir les illustres noctambules annuels et les incalculables nouveaux veilleurs-jusqu’à-l’aube mensuel. Le café-man se frotte joyeusement les mains. Il en est au troisième plateau de « kalb louz » et cela fait une heure qu’il a liquidé tout le flan qu’il avait commandé pour la soirée. Il aurait dû commander le double. Il le fera demain inch’Allah.
Autour des tables, les jeunes parlent de rien plus que de tout. Ils répètent presque les mêmes frivolités insignifiantes. Celles dont ils ont parlé hier et sûrement celles qu’ils radoteront demain. Leurs causettes s’interrompent sporadiquement par les algarades des joueurs de dominos. Et quand ces derniers en viennent aux mains, les uns interviennent pour y mettre un terme mais beaucoup préfèrent quitter les lieux et rentrer à la maison. Ceux qui y restent, ils fixent leurs mirettes sur l’écran du téléviseur. Le lecteur DVD branché, ils suivent attentivement le film projeté. Ils adorent les films d’action, la vitesse incroyable de Bruce Lee et les muscles herculéen de Jean-Claude Van Damme l’emportent largement sur le charme de Romain Duris et le charisme de Morgan Freeman.
Sur les coups de 3h30 du matin, le café-man, bigrement content de la recette du jour, sort son seau et son frottoir pour signifier aux assistants qu’il est l’heure de la fermeture. Même s’ils chavirent de sommeil et de fatigue – y a même ceux qui, la tête posée sur la table, ronflent copieusement -, ils le supplient pour qu’il les laisse terminer le film. Il en reste pas beaucoup et ils veulent savoir s’il va le tuer ou non. Ils attendent en particulier le long baiser final qui marque souvent ce genre de film. Le bon a tué la brute et il a embrassé la belle ! Longuement ! Voilà un très bon film et un happy end.
On a sacrément intérêt à rentrer chez soi sinon on risque de louper le repas du S’hour. La porte est étrangement ouverte. Ce n’est pas la peine de « biper » à son frère pour l’ouvrir. Mais derrière la porte, il y a une très mauvaise surprise. Ça a l’air d’une silhouette humaine. Oui, elle l’est évidemment. C’est le vieux, un manche à balai à la main, il est fou de rage. Il s’acharne furieusement sur son rejeton. Sa femme se refuse d’intercéder et elle se contente de suivre tristement la scène tout en se morfondant. Elle sait que son époux ne s’arrêtera jamais tant qu’il ne lui aura pas astiqué le portrait !
Et ainsi se reproduit quotidiennement et durant tout un mois le même scénario, le même train-train : beaucoup de « dormiration », un peu de Salat, les corps-à-corps et les mêlées, le Ftour, les Tarawih et la veillée ! Serait-il vraiment cela le vrai sens du ramadan ? Est-ce vraiment ainsi qu’un bon musulman doit agir ? Je ne pense pas ! Je ne le crois pas d’ailleurs… Mais tout est justifiable et acceptable puisque je vous ai dit dès le départ que dans mon petit patelin, malheureusement le ramadan n’est plus un mois sacré !
Saha Ftourkem!
sdje39MOTHER